Francis Wolff

 

Texte de la conférence enregistrée

le mardi 13 novembre 2018

à la Bourse du Travail dans le cadre de la 28° quinzaine du NARTHEX 

 

Un autre humanisme pour demain ?

    On m'a proposé pour cette intervention le titre "Un autre humanisme pour demain". En effet je vais un peu raconter le propos de mon dernier livre, qui fait suite à un livre que j'avais écrit il y a une dizaine d'années, plus historique et substantiel qui s'intitulait Notre humanité. D’Aristote aux neurosciences dans lequel je faisais l'histoire des définitions de l'humanité depuis l'antiquité jusqu'à aujourd'hui.

Télécharger
Texte de la conférence de Francis Wolff
Conférence de Françis WOLFF.pdf
Document Adobe Acrobat 156.5 KB

 Je concluais en disant que le point où nous en étions aujourd'hui (il y a 10 ans) laissait entrevoir qu'il allait se développer des utopies qui étaient respectivement deux tentatives de dépassement de l'humanisme classique. Je ne crois pas m'être trompé et depuis elles n’ont fait que croître.


      Comme me l'avait appris mon professeur de philosophie quand j'ai commencé à faire de la philosophie, il faut d'abord définir les termes employés. Qu'est-ce que l'humanisme ? Je définirai l'humanisme par trois traits :
     - Quand on est humaniste on considère que l'humanité n'est pas seulement une espèce d'êtres vivants "homo sapiens" ou parfois "homo sapiens sapiens", dont l'ancienneté semble remonter toujours plus haut, à quelques centaines de milliers d'années, mais elle est aussi une communauté morale, du moins est-ce ce que l'on vit quand on est humaniste.
     - Deuxième trait : L'idée que l'humanité a une valeur en elle-même et pas seulement par autre chose comme toutes les autres espèces naturelles.
     - Troisièmement, tous les humains ont une valeur égale.
Ce sont les trois traits que je retiens pour définir l'humanisme.
Comment et quand est née cette conjonction d'idées un peu étranges ?
          Je vais vous faire faire un petit voyage dans le temps et vous propose un petit voyage dans un musée de peintures. Beaucoup de musées de peinture de par le monde sont classés par ordre chronologique. Si l'on se promène dans un musée de peintures occidentales, on commence souvent par les salles byzantines. XIIIème, XIVème siècles. Comme vous voyez, ce sont de très beaux tableaux avec beaucoup de dorures. Les thèmes sont religieux et les tableaux sont destinés à l'édification des fidèles. Voilà quelques exemples de cette période. Les thèmes sont traités de façon conventionnelle, les figures sont imposantes, magnifiquement dressées dans leur hiératisme majestueux. Ce sont autant d'exhortations à fuir d'ici-bas, du monde de la chair, de la corruption et du péché, pour se tourner vers l'au-delà, le royaume des cieux, c'est-à-dire le vrai monde, le seul monde qui vaut. Passons à la salle suivante et l'on arrive à la renaissance italienne. Les thèmes n'ont pas changé : Annonce faite à Marie, vierge à l'enfant, Christ à l'agonie, Descente de croix... Mais la représentation n'a plus rien à voir, tout se modifie. Les êtres humains représentés sont dépeints dans leur humanité. La vierge, l'enfant, le Christ et tous les saints adoptent désormais des postures plus humbles, des poses presque quotidiennes. Destinataires de ces images, les fidèles ne sont pas seulement en attente de l'autre vie, la seule vie qui vaille. La vie terrestre vaut elle aussi. Leurs propres émotions humaines quotidiennes, banales, sont les mêmes que celles qui sont représentées dans les figures sacrées. Autrement dit, l'humanité la plus humble accède à la dignité de la représentation. Et même voici le corps humain, le nu, Adam et Eve. Voilà Venus en écho à la sculpture antique. Le corps n'est plus, ou n'est plus seulement, la source de tous les péchés, le lieu de la concupiscence, le signe du péché originel, de la déchéance humaine. Il est beau, il est même le modèle de toute beauté. C'est l'époque de l'humanisme. On édite, on traduit, on popularise les textes de l'antiquité païenne, de la science grecque, de tout ce qui va justement s'appeler « les humanités ». Dieu n'a pas cessé d'exister, il est toujours présent dans les cœurs et les âmes. La foi chrétienne n'a pas vacillé, mais Dieu est là-haut et ici-bas les hommes sont capables par eux-mêmes de connaissance, de savoir, de vérité ou même de beauté. Dès maintenant, sur cette terre. Et ils en étaient même capables sans la révélation chrétienne comme le prouvent les œuvres admirables des anciens que l'époque de la Renaissance s'efforce de traduire ou d'imiter, de prendre pour modèles.
XVème, XVIème siècles, naissance de l'humanisme. Aujourd'hui l'humanisme est en crise. Pourquoi est-il en crise ? Pour diverses raisons, et en voici quelques unes :
     - Nous ne croyons plus au salut commun. C'est-à-dire nous ne croyons plus, ou de moins en moins au salut (le salut éternel), et nous croyons de moins en moins au commun (la communauté). Le salut commun était le grand slogan des mouvements de libération du XXème siècle, mais aujourd'hui nous sommes entrés, semble-t-il dans l'ère des droits individuels. On ne lutte plus pour libérer les peuples, les classes sociales, on lutte pour ses droits. Mais ces droits sont illimités et les détenteurs de droits semblent aussi illimités. Par exemple on ne parle pas de l'égalité des femmes et des hommes, on parle des droits des femmes, on ne parle pas de la manière d'éduquer les enfants on parle des droits des enfants. Les droits se multiplient : les droits des robots, les droits des animaux, les droits des fumeurs à fumer, les droits des non-fumeurs à ne pas être enfumés, les droits des papas à avoir des enfants, les droits des mamans toutes seules à avoir des enfants et aussi les droits des enfants à avoir un papa et une maman. Donc tous ces droits sont forcément contradictoires.
     - Une deuxième raison est que nous ne savons plus qui nous sommes. Que recouvre exactement ce "nous" ? Nous ne savons plus qui nous sommes, nous autres pauvres humains, et pour un certain nombre de raisons :
              Première raison : Ce que l'on peut constater en Occident, c'est l'écroulement des religions monothéistes qui accordent à l'humanité une place absolument déterminante et centrale parce que c'est la seule espèce vivante qui a une âme, qui peut être sauvée, qui peut reconnaitre son créateur. Evidemment lorsque ce type de croyance décroit, en tous cas dans nos contrées, l'idée que la différence entre ce qui est humain et non humain semble perdre un peu de son sens.
             Deuxième raison : Il y a une vulgarisation des théories évolutionnistes. Il n'est pas question de nier le caractère scientifique des théories évolutionnistes qui sont de plus en plus raffinées et montrent l'extrême variété de ce qui a pu s'appeler "homo" jusqu'à l' "homo sapiens", mais on entend des choses extrêmement bizarres comme "ah, l'homme n'a que 1,5% de différence génétique avec le chimpanzé". Oui, mais nous avons aussi 55% de gènes communs avec la banane... Nous n'avons pas un air de banane... L'idée est que nous sommes quasiment comme des chimpanzés. C'est absolument stupides puisque tous les biologistes savent que l'on ne mesure pas les différences au nombre de gènes mais à la fonction de ces gènes et à un certain nombre d'autres critères.
             Est apparu récemment un nouveau paradigme : dans les sciences humaines (sociologie, psychologie...) Lorsque l'on est allé à l'école de ces sciences humaines au XXème siècle, on apprenait des choses du genre : Il y a opposition entre la nature et la culture, on apprenait la psychanalyse, l'inconscient humain, le désir proprement humain opposé au « besoin animal », l'opposition entre le langage humain et la communication animale.
 Depuis le tournant du XXIème siècle, il y a un modèle naturaliste qui s’est imposé dans les sciences humaines. On étudie la psychologie à l'aide de l’imagerie cérébrale et donc du progrès lui aussi considérable de l'étude du cerveau par les neurosciences, qui utilisent les mêmes modèles pour n'importe quelle espèce animale. L'idée qu'il y ait une opposition nette étudiée par la science entre l'homme et l'animal semble de ce point de vue avoir disparue.
            Un nouveau regard sur les animaux : Désormais, pour des raisons multiples sur lesquelles on reviendra, il y a une tendance extrêmement généreuse à considérer les animaux au fond comme des personnes. Tout cela trempe dans un même bain idéologique : Il n'y a rien de proprement humain. L'âme, on n'y croit plus, l'esprit est chez l'homme mais aussi dans les machines et chez nos cousins les chimpanzés. Bref, il semble qu'il n'y ait plus de propre de l'homme.
          Si on retourne un peu plus loin en arrière et que l'on s'interroge sur la place de l'homme dans l'Antiquité, en simplifiant à l'extrême je crois que l'on peut dire que dans la vision antique du monde il y avait trois faunes, trois types de "zoa" (ce qui signifie "animal" mais aussi "vivant"). Vous aviez :
° Les êtres humains, mortels et rationnels.
° Au-dessus d'eux les dieux, immortels et rationnels
° En bas, des animaux, mortels et irrationnels
          C'était clair, avec deux limites par au-dessus et par en-dessous. Ce que l'homme avait à faire était déterminé par ce qu'il était. Et ce qu'il était était déterminé par ce qu'il y avait au-dessus et en-dessous. S'il cherchait à sortir de ces limites, c'était un péché : Péché d'hybris de vouloir s'égaler aux dieux et péché de bestialité de vouloir redescendre au niveau des bêtes. Voilà une vision simpliste sans doute, mais claire.
Ce sont ces deux types de limites qui semblent aujourd'hui s'écrouler de telle sorte qu'il y a de nouvelles idéologies qui naissent à l'ère de l'individualisme, c'est-à-dire de l'idée que ce qui va définir, ce qui va nous sauver, ce sont des droits, plus de droits, de plus en plus de droits.

Quelles sont ces nouvelles idéologies, ces nouvelles utopies ?
     C'est d'un côté l'utopie post-humaniste déjà évoquée, c'est-à-dire qu'il n'y a plus de limites alors on peut monter vers le haut : vraiment nous sommes immortels comme des dieux.
     Ou nous rêvons d'être irrationnels comme des bêtes, c'est-à-dire à être réduits à ce que nous sommes des animaux comme les autres. Ce sont les deux utopies qui se développent sous nos yeux. C'est-à-dire que l'on dépasse ou l'on est en retrait par rapport aux limites classiques de l'être humain, mais au nom de ce qui est proprement humain : Dans un cas c'est grâce à la technique (qui est le fait de l'homme) que l'on va dépasser l'homme vers les dieux et ce qui nous permet de nous mettre au niveau des animaux c'est que nous sommes sensibles comme eux, mais ce qui va nous permettre de les traiter avec respect, c’est grâce à notre morale (qui est aussi propre de l’homme). Vous avez deux définitions très classiques de l'homme, la morale et la technique, qui vont nous permettre de dépasser ce qui faisait depuis toujours les limites de l’humanité.

   

 

    Commençons par la première utopie : L'utopie post-humaniste ou transhumaniste ( en simplifiant, je prendrai ces mots comme quasiment synonymes, même s'ils ne le sont pas tout à fait). Dans l'utopie post-humaniste il y a une vision idyllique du progrès, qui d'ailleurs n'est pas fausse et qui part de véritables maux pour l'humanité. Les maux que chacun connait, sont évidemment la maladie, la mort, tout ce qui fait que nous sommes faits de chair animale. Pour les transhumanistes, ce qui fait en nous le mal, c'est la maladie, le vieillissement, la dégénérescence des organes, la mort, autrement dit tout ce qui fait que nous sommes animaux (nous allons voir que c'est l'inverse de l'autre côté ).
Comme nous avons des droits, pourquoi ne pas réclamer le droit, c'est-à-dire le privilège de vivre mieux, de vivre plus, de vivre toujours ? Qui pourrait leur donner tord ?
         Et enfin, il faut une certaine idée de l'homme. Qu'est-ce que c'est que l'homme dans cette utopie ? L'homme est un héros conquérant. Si l'on résume cette vision de l'homme ( qui n'est pas fausse ) : Prométhée. L'homme c'est un demi-dieu vainqueur de la nature grâce à son intelligence (c'est vrai). Il n'y a pas un recoin de la terre dont il n'ait fait sa demeure ou qu'il n'ait transformé (c'est vrai). Il est né nu, sans cuir sans sabot ni fourrure mais il s'est vêtu seul. Il est né sans corne, sans carapace, sans griffe, sans peau, il s'est armé lui-même contre ses prédateurs. Il est né sans abri, il s'est construit des logis. Ses techniques ont dompté les fleuves, ensemencé les plaines, creusé la terre pour en extraire les métaux et l'énergie (c'est formidable). La nature lui prodiguait plantes et animaux, il les a domestiqués. Il a inventé des espèces végétales nouvelles pour se nourrir, des espèces animales adaptées à son usage et à ses loisirs. La nature l'accablait de maladies, il s'est donné des remèdes et des vaccins. Elle lui avait donné la douleur pour l'avertir des dangers, il a inventé les analgésiques... etc...
Tout cela est en effet un héritage de l'humanisme du XVIIIème siècle et de cette vision du progrès, très bien illustrée par ce grand philosophe français du XVIIème siècle Condorcet dans son Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain. Mais le post-humanisme ou transhumanisme, ça n'est pas cela, c'est beaucoup plus que cela : Non seulement il faut développer ces techniques qui ont permis cette conquête de la nature et de la terre par l'homme, il faut désormais » casser l'histoire humaine en deux ». Le post-humanisme va dire : "maintenant franchissons les barrières, franchissons les limites. On va se débarrasser de l'animalité de l'homme par la convergence NBIC (Nanotechnologie, Biotechnologie, Informatique, sciences Cognitives). Ces nouveaux moyens vont nous permettre de maitriser définitivement la naissance : pourquoi pratiquer ces vieux trucs que sont faire l'amour etc., alors qu'il est si facile de faire naitre les êtres que l'on veut "in vitro". Nous allons vaincre les maladies grâce aux nanotechnologies (sans doute un peu chimérique...), vaincre les infirmités, le vieillissement et finalement la mort". Si le corps est comme une voiture, tout est question de maintenance. On peut remplacer les pièces au fur et mesure, surtout si ce ne sont pas des pièces organiques. De telle sorte que l'on va d'un côté humaniser la machine et d'un autre côté machinaliser l'homme. Humaniser la machine, Ray Kurzweil en est le grand théoricien. Il dit qu'à un certain moment qu'il appelle la singularité (dans 40 ou 50 ans, peu importe), l'intelligence des robots sera telle qu'elle échappera au pouvoir humain et il faut s'y préparer en accordant des droits aux robots.
Et inversement machinaliser l'homme, et donc transformer la médecine qui a toujours été thérapeutique ou réparatrice en une médecine méliorative. Il ne s'agit plus simplement de faire en sorte que les aveugles voient (ce que nous souhaiterions et qui commence peut-être à être envisageable), que les paralysés marchent, ce qui fait partie des progrès extraordinaires de la médecine, il s'agit de remplacer des pièces organiques uniquement par des pièces informatiques et progressivement de faire de l'être humain un cyborg. Cela fait partie des projets extrêmement sérieux du transhumanisme.
Quand je dis que c'est une vision idyllique du progrès, ça repose sur une vision réductionniste. Cela veut dire que l'on va penser que l'homme n'est au fond qu'un animal fait comme tous les autres animaux (ce qui est déjà une réduction) réduits à n'importe quels êtres vivants,  eux-mêmes réduits à de la mécanique. De cette idée théorique on va tirer une idée pratique : On va pouvoir construire comme du Mecano, mais en s'y prenant à l'envers, c'est-à-dire qu'avec du mécanique on va faire du vivant, avec du vivant on va faire de l'animal et avec de l'animal on va faire de l'homme. Tout cela en remplaçant progressivement toutes ces vieilleries que sont les yeux, les oreilles, le cerveau par des choses beaucoup plus fonctionnelles.
Evidemment on peut avoir quelques doutes. D'abord un doute théorique : Il est possible que la pensée ne se réduise pas à des algorithmes d'ordinateurs. Un ordinateur, c'est extrêmement intelligent, ça peut même battre les champions du monde d'échec et de jeu de go, mais il est une chose très difficile à faire par l'ordinateur, c'est qu'un ordinateur ait mal aux dents. Et pourtant c'est le début de la conscience. La conscience c'est que lorsqu'on vous marche sur le pied vous ressentez quelque chose. Avant l'intelligence, il y a la conscience, que l'on appelle phénoménale : ça fait quelque chose de voir, d'entendre, etc. Et ça, on ne sait pas le faire et l'on ne sait même pas ce que pourrait signifier qu'une machine qui pourrait avoir mal aux dents. Il y a aussi le problème de l'intelligence de situation. L'intelligence n'est pas simplement une question de calculs, c'est aussi l'intelligence de situation dans les rapports à autrui et dans tout ce qui est supposé dans les rapports de conscience à conscience.
On peut avoir aussi quelques doutes moraux ou éthiques. Cette vision du progrès va profiter à qui? Elle va peut-être rendre plus puissants les puissants, c'est-à-dire ceux qui pourront se payer des oreilles qui entendent beaucoup mieux, des yeux qui voient beaucoup mieux, et ainsi de suite... Imaginez que ce soit possible et que quelques milliardaires parviennent à vivre 150, 200 ans. Cela va s'acheter, il y aura un marché. Un marché de ceux qui courront vite plus longtemps parce que l'on pourra remplacer leurs pièces progressivement. En rendant plus puissants les plus puissants, alors que les inégalités sont en train de progresser sur la terre, on ne fera qu'accroitre ces inégalités. Il va y avoir une race de surhommes, peut-être de post-humains et nous-autres malheureux humains, animaux, nous serions écrasés par la puissance de ces post-humains. C'est ce que j'appelle une éthique de la première personne. C'est-à-dire que l'on s'intéresse à ce que le progrès concerne certains, tels individus (l'ère de l'individualité). Nous sommes des animaux sociaux : et si cela est possible pour moi, je voudrais que ce soit aussi possible pour ma famille, pour mes amis, pour tous mes compagnons, etc. C'est là où cela se heurte au rêve transhumaniste ou post-humaniste pour lequel c'est le progrès individuel, à l'échelle de l'individu. Et surtout, c'est une éthique du "toujours plus". Vous voulez vivre plus longtemps, moi aussi.
J'aimerais bien courir le 100 mètres en 10 secondes... mais si je courais le 100 mètres en 10 secondes, je voudrais le courir en 9 secondes, et si je le courais en 9 secondes, j'aimerais bien le courir en 8 secondes, et ainsi de suite. Je voudrais vivre jusqu'à 100 ans. Oui, mais pourquoi pas 110 ? pourquoi pas 120 ? Il n'y a pas de limite... Pourquoi pas 150, etc.... C'est comme si vous vouliez être riche... pourquoi pas ? vous voulez être à l'abri du besoin, c'est clair. Mais être riche, vous pouvez toujours l'être plus. Et c'est pour cela que les riches veulent être riches, pour être plus riches, et plus riches... jusqu'à quand ? Il n'y a pas de limite. La seule limite, c'est la fonction de la monnaie qui est de couvrir les besoins. Mais quand on est dans du "plus" on ne peut pas dire où cela s'arrête.
    Et enfin on veut, parait-il, être immortel. Nous voudrions tous ou chacun être immortels. Pourquoi ? Parce qu'on ne veut jamais mourir. Je pense qu'il ne faut pas confondre ne jamais désirer mourir et désirer ne jamais mourir : Vous ne désirez jamais mourir parce que vous dites "Ah non, encore un peu... dans un mois, je n'ai pas fini..." Donc nous ne désirons jamais mourir. Mais renversez le propos. Est-ce que pour autant vous désirez ne jamais mourir ? Vous désirez être immortels, vraiment ? Pourquoi n'avons-nous jamais ce désir de mourir ? Parce que nous avons encore à vivre et nous désirons toujours, nous avons du désir. Nous voulons faire ceci la semaine prochaine, le mois ou l'année prochaine, connaitre nos enfants, nos petits-enfants, nos arrière-petits-enfants, donc il y a du désir qui alimente notre vie. Mais si vous êtes immortels, il n'y a plus de désir... Tout est réalisé... plus de besoin, plus de raison de vivre. C'est donc contradictoire. C'est un peu le drame de la condition humaine : Nous ne sommes pas faits pour être mortels pas plus que nous ne sommes faits pour être immortels. Il faut s'y faire. En tous cas, vouloir comme les post-humanistes ou les transhumanistes vaincre la mort, je ne pense pas que ce soit un vrai rêve, ça risque d'être plutôt un cauchemar. Vous me direz "n'ont-ils pas un peu raison... l'histoire du progrès, des techniques..." Bien entendu. J'ai dit que le tableau qu'ils se faisaient de l'humanité n'était pas faux. Y-a-t-il à la question que pose le transhumanisme une réponse qui ne viendrait pas contredire l'humaniste mais qui serait une vraie solution humaniste ? Bien entendu. Ils veulent améliorer par les techniques, les biotechnologies, la condition humaine. Très bien. Au lieu de mettre le programme transhumaniste à la première personne (que pourrais-je faire pour je pourrais faire pour vivre plus longtemps, avoir de meilleurs yeux, être champion du monde d'échec et de course à pied?), mettons le programme à la troisième personne, c'est cela la solution. Oui il faut vaincre les maladies, à l'échelle de l'humanité. Lutter contre les grandes épidémies. Lutter contre les grands fléaux à l'échelle de l'humanité et viser non ma propre immortalité, mais viser l'immortalité de l'humanité. Donc vous mettez le programme à la troisième personne et l'idée humaniste revient.

  

Il y a une autre utopie, totalement symétrique de la précédente, qui est l'utopie animaliste. Elle est à première vue infiniment plus généreuse, moins égoïste que l'utopie post-humaniste ou transhumaniste, l'utopie de première personne. Ça à l'air d'être au contraire la généralisation d'une éthique de la deuxième personne : étendre le champ de notre générosité et de notre humanité à des non-humains. Pourquoi ? parce que là aussi il y a un mal, mais ce n'est pas le même que tout à l'heure. Ce n'est pas la maladie, la mort, etc... Le mal, c'est la souffrance et c'est la domination. Et ils ont là encore tout à fait raison. Ces maux sont, comme dans le cas précédent, indéniablement réels. Mais ils vont faire de ces maux les uniques maux, et le généraliser et le radicaliser de telle sorte que à l'ère des droits, cela devient le droit égal de tous les êtres souffrants. Tout être qui souffre devrait ne pas souffrir. Cela signifie qu'il n'y a pas de différence entre un chien malade et une grand-mère malade. Cela implique forcément que je dois avoir autant de compassion pour l'oiseau tombé du nid que pour une épidémie de choléra en Afrique. Droit égal pour tous les êtres souffrants c'est déjà un peu compliqué. Qu'est-ce-que l'homme pour cette deuxième utopie ? C'est exactement l'image inverse de l'image précédente. Dans cette vision, nous allons retrouver exactement les mêmes caractéristiques de l'humain, mais inversées. C'est-à-dire que ce qui était bien devient mal : " C'est le super prédateur de la nature. Il a colonisé tous les territoires où la vie était possible. Il a rendu ainsi impossible celle de nombreuses autres espèces. Il a fait des animaux l'esclave de ses besoins, le jouet de ses caprices. Les mers, la terre et même l'air sont devenus des poubelles. Ses techniques invasives et dévastatrices détruisent chaque jour de nouveaux échosystèmes et accélèrent la dégradation inéluctable de la biosphère. Ses techniques sont à l'origine du réchauffement climatique qui rendra bientôt la planète invivable. L'espèce homo sapiens est la grande destructrice de la nature, de la planète et de la vie. " Est-ce vrai ? Oui ! C'est tout aussi vrai que dans le cas précédent. Vous comparez. On peut signer des deux côtés. Les deux sont vrais. D'un côté (puisque le thème c'est le progrès) on peut comparer les conditions de vie, d'hygiène, de maladie à la fin du XIXème siècle et au début du XXIème siècle et les extraordinaires progrès que furent les sulfamides, antibiotiques, analgésiques, opérations chirurgicales, greffes, etc. L'espérance de vie moyenne en Afrique est aujourd'hui supérieure à ce qu'elle était en Angleterre à la fin du XIXème siècle. Le progrès technique est incontestable, mais il est aussi incontestable que ce progrès est en train de détruire une grande partie de la biosphère. Les deux sont vrais et ces deux vérités se limitent l'une l'autre.
Revenons à l'utopie animaliste, à cette vision selon laquelle les autres espèces, et notamment les espèces sensibles, les mammifères, probablement les poissons, sont susceptibles de souffrir. Déjà au XVIIIème siècle, un autre grand humaniste, peut-être le plus grand, Kant, disait que nous avons des devoirs vis-à-vis des animaux. Par exemple un cheval qui a beaucoup servi, nous ne pouvons pas le maltraiter. Mais ce n'est pas du tout ce que réclame l'animaliste antispéciste. L'animaliste antispéciste va vouloir là aussi dépasser cet humanisme en quelque chose qui n'a aucun rapport et qui est l'idée que nous devons, non pas bien traiter les animaux, mais que nous devons cesser toute relation avec eux. Pourquoi ? Parce que toutes relations que nous avons avec les autres espèces sont forcément des relations de domination. Il y a 10.000 ans déjà, la domestication était une forme d'esclavage ou au moins une forme de colonisation. Le grand mal étant la domination, la prédation, il faut libérer tous les animaux. Aujourd'hui dans cette idéologie, les animaux sont les victimes absolues. Et l'on va retrouver dans le vocabulaire utilisé par les animalistes tout ce qui a été porteur des grandes utopies « libératrices » du XXème siècle. C'est-à-dire qu'il y a eu une époque des peuples colonisés qu'il a fallu libérer, il y a eu les femmes victimes du patriarcat, et en bout de chaine les animaux qui sont victimes de tous, des hommes, des femmes, des colonisés, des prolétaires autant que des bourgeois. Ce sont donc les victimes absolues, les prolétaires du monde contemporain. C'est cela l'image. Et puisqu'il faut libérer toutes les victimes, il faut libérer les animaux. Donc tous les animaux, tous le êtres souffrants sont égaux en tant que souffrants. Il faut donc libérer tous les animaux de la domination humaine. C’est l’idéal de la vie végane : c’est-à-dire que nous ne devons plus non seulement manger de chair animale ou de poisson, mais rien qui dérive de l'exploitation animale : Le lait, les œufs (c'est du vol), mais aussi la laine, le cuir , etc.

 "La terre où coule le lait et le miel" c'était la terre promise dans la bible. Désormais plus de terre promise. Pas de lait, pas de miel. C'est de l'exploitation des animaux. Vous voyez, ça n'a rien à voir avec le bien-être animal, il s'agit d'abolir toute relation que nous pouvons avoir avec les animaux, les animaux de compagnie, les chevaux, les chiens, les chats, etc... parce que nous en avons fait nos esclaves. Il faut les libérer. On ne sait pas ce qu'il faut faire avec les fourmis qui élèvent les pucerons... Faut-il faire un front de libération des pucerons ?
    Alors j'ai des doutes, comme tout à l'heure. Le grand succès de la mode végane ou des idéologies antispécistes vient d'une confusion entre la crise écologique aux multiples aspects et l'animalisme. Etant donné que nous sommes de plus en plus sensibilisés (peut-être pas encore assez) aux crises écologiques, nous avons le sentiment que la nature c'est bon, c'est bien, c'est gentil. D'accord, mais c'est aussi la prédation, c'est aussi le loup et l'agneau, c'est aussi la jungle. Cela ne marche que parce qu'il y a des prédateurs et des proies. La nature, c'est aussi les épidémies et les orages dévastateurs. Pour cela on a inventé des médicaments et les paratonnerres.  Il y a évidemment un excès, que chacun connait, de l'élevage industriel. Mais précisément, il ne s'agit pas du tout de lutter contre ces excès en appliquant ce qu'on appelle en anglais "welfare" et que l'on traduit par "bien-être" ou plutôt "bien-traitance" (je ne sais pas bien ce que c'est que le bien-être pour un animal...je n'ai jamais été chèvre). Mais bien-traitance et abolition de l’élevage n'ont rien à voir, ce sont même des choses contraires. Et l'on confond enfin le fait que nous avons inventé à l'époque humaniste l'idée de droits humains - les « droits de l’homme" - et l'on projette cela en parlant des "droits des animaux". Mais si vous donnez au loup le droit de ne pas mourir de faim, vous ôtez à la chèvre le droit de vivre. Si vous donnez à la chèvre le droit de vivre, vous ôtez au loup le droit de vivre aussi. Ce sont des conflits que les êtres humains doivent régler et non pas en donnant les mêmes droits à tous puisque les mêmes droits, c'est que les prédateurs mangent les proies. C'est l'inégalité naturelle par excellence. Y a-t-il une solution humaniste aux vérités qui sont portées par l'animalisme ? Oui, comme tout à l'heure. Et encore, nous allons essayer de transformer cette idéologie de la deuxième personne, de l'extraordinaire générosité qui semble porter l'utopie animaliste en la transformant en une éthique de la troisième personne. C'est l'idée de devoir. Il n'y a pas de droit des animaux, c'est absurde, les animaux ne naissent pas munis de droits. En revanche il est vrai, puisque nous sommes des animaux moraux, que nous avons des devoirs vis-à-vis des animaux. Nous ne pouvons pas traiter les animaux comme des choses sans valeur. Quel est le critère? Quand on parle de devoir, cela veut dire deux choses en français : Ce que nous devons faire, ce que nous avons à faire, et l'idée de dette, ce que l'on doit à quelqu'un. Mais nous n'avons pas les mêmes dettes vis-à-vis des chiens et vis-à-vis de leurs puces. Les chiens ne supporteraient pas que nous les traitions comme nous traitons leurs puces. Si l'on applique cette idée de devoir ou dette, on se rend compte qu'il y a plusieurs grands types de devoirs :
     - D'abord vis-à-vis des personnes. Vis-à-vis des personnes nous avons des devoirs absolus, parce que nous avons des devoirs de réciprocité absolue. Nous devons traiter les autres personnes comme nous aimerions être traités par elles.
     - Vis-à-vis des autres animaux (pourquoi ne pas dire des » autres animaux »?), nous avons des devoirs relatifs. Relatifs à quoi ? Relatifs à la dette que nous avons vis-à-vis d'eux. Par exemple nos animaux de compagnie, nous avons un contrat affectif. Je rentre chez moi, mon chien saute dans mes bras, cela m'émeut... Nous avons cet échange formidable avec nos animaux de compagnie. Au XXème siècle nous avons inventé cette nouvelle faune des animaux de compagnie. Pour la première fois dans l'histoire de l'humanité on élève des animaux… pour qu'ils ne fassent rien. C'est nouveau. Ils sont là sur le canapé du salon à se prélasser... les chats ne chassent plus, les chiens non plus, ça les fatigue. On a créé une nouvelle race qui aboie gentiment et nous font des mamours. C'est très bien, et l'on connait l'importance des animaux de compagnie chez les personnes seules. Ils jouent dans les villes un rôle essentiel. Vis-à-vis des animaux de compagnie nous avons un contrat affectif. Quel contrat affectif ? Affection contre affection. Je lui donne mon affection, il me donne la sienne. Si je romps ce contrat affectif, par exemple en abandonnant mon chien sur une aire d'autoroute en plein mois d'aout, c'est immoral parce qu'il y a rupture de ce contrat, ce contrat moral. Il m'a donné quelque chose, je lui dois en retour quelque chose. Les animaux qu'on appelle « de rente », tous les animaux que l'on a domestiqués depuis 10.000 ans, nous avons aussi un contrat avec eux (contrat implicite évidemment, ils n'ont rien signé). Nous avons des devoirs parce qu'ils nous donnent des choses, ils nous donnent le lait, le miel, leur chair, ils nous donnent leur capacité de travail. Nous sommes en dette vis-à-vis d'eux. Nous devons leur donner des conditions de vie qui répondent à ce contrat domestique. Nous devons leur donner ce qu'on appelle les cinq libertés de la bien-traitance : Les protéger de la faim, la soif... Nous leur donnons quelque chose : Nous leur donnons à manger, nous les protégeons des prédateurs, nous les soignons, nous les protégeons des maladies, de tout contre quoi ils seraient menacés dans la nature. Nous devons faire en sorte qu'ils puissent exprimer les comportements naturels propres à leur espèce. Et nous sommes choqués par des poules en cage qui ne peuvent pas se retourner ou gratter le sol, des porcs qui ne voient jamais la lumière, etc. Il y a un sorte de rupture de contrat de traiter les animaux comme des choses sans valeur.
     - Enfin pour les animaux sauvages, nous avons une responsabilité qui vient du fait que nous sommes les super-prédateurs de la nature. C'est vrai. Nous avons dominé la nature. Cela nous donne des devoirs vis-à-vis des autres espèces, qui sont ce que l'on peut appeler "contrats écologiques" . C'est-à-dire faire en sorte qu'il n'ait pas dans certains écosystèmes une espèce invasive qui détruise l'écosystème. C'est précisément parce que nous avons hérité de notre place dans la nature, de pouvoir voir la nature comme un tout, que nous devons respecter ce contrat écologique. Vis-à-vis des animaux sauvages nous n'avons pas de devoir individuel, pas de devoir individualisé. Nous n'avons pas à soigner tous les poissons du monde, nous n'avons pas à les sauver du plus gros poisson qui va les manger, nous n'avons pas ces devoirs que nous pouvons avoirs vis-à-vis de nos chiens, de nos chats ou des chèvres que nous élevons. Le contrat écologique est un contrat vis-à-vis des espèces et non pas vis-à-vis des individus. Est-il aujourd'hui possible, puisqu'il y a une solution humaniste à ces deux dérives anti-humanistes - la dérive transhumaniste et la dérive animaliste - de proposer une solution humaniste qui prolongerait l'humanisme du XVIIème siècle qui renouerait avec la communauté ? En effet je vous avais dit qu'avec homo sapiens nous ne sommes pas seulement une espèce, nous sommes une communauté morale.

   

 

     Puisqu'il s'agit de faire une utopie, on peut rêver. Quel est l'obstacle à ce que nous formions une communauté morale ? C'est encore le mal. Et dans cette utopie, dans ce rêve de l'impossible, nous disons le mal, ce n'est plus comme dans le premier cas la maladie et la mort, ce n'est plus comme dans le deuxième cas la domination et la souffrance, à l'échelle de l'humanité c'est la guerre et l'extralité. C'est dans le fait d'être étranger, pour quelqu'un d'être dans un pays où il n'a pas touts ses droits reconnus. C'est donc dans l'utopie que l'on peut appeler cosmopolitique, l'idée que s'il y a un droit, ce doit être un droit égal pour tous les êtres humains et non pas élargi ou restreint à certains. Qu'est-ce que l'être humain dans cette troisième utopie ? C'est un animal pas comme les autres : Un animal parlant, c'est-à-dire susceptible de parler avec tous et chacun de n'importe quoi. L'humanité, c'est la tchatche, c'est le bavardage, c'est les vieillards sur un banc du village et qui parlent. De quoi ? De rien... ils parlent. C'est des enfants dans la cour de récréation qui ont besoin de parler les uns aux autres. C'est ça l'humanité. C'est la capacité que vous voyez même sur Facebook, non parce que vous pouvez être "amis" avec la terre entière, mais parce que n'importe qui peut communiquer dans n'importe quelle langue avec n'importe qui d'autre, en Corée, aux Etats-Unis... si bien qu'il y a une espèce de cosmopolitisation du monde qui n'a rien à voir avec ce qu'on appelle la mondialisation ou avec ce qu'on appelle la globalisation. La globalisation, c'est l'écrasement de la diversité culturelle. Là il n'est pas du tout question de cela, il est question de réaliser son humanité, la capacité de parler à tout le monde, de parler à chacun à l'échelle du globe.

     Cette idée de cosmopolitisme est née au XIIIème siècle. Kant invente l'idée qu'il peut y avoir, outre le droit existant à l'intérieur des frontières, le droit de l'Etat sur ses citoyens, outre le droit international régissant plus ou moins bien les relations entre nations, un droit concernant la relation des individus avec les autres états. Le droit par exemple de circuler dans un autre état. Le droit d'asile qui va être défini progressivement, le droit de ne pas être traité en ennemi quand on arrive dans un autre état. C'est une idée qui nait à ce moment-là, l'idée de cosmopolitisme. L'utopie évidemment c'est l'idée de l'abolition des frontières. Il serait absurde de vouloir demain abolir les frontières. Cela ferait sans doute beaucoup plus de mal que de bien. Mais c'est à l'horizon de cet humanisme cosmopolitique. Je vous rappelle que le passeport est une invention très récente. Avant la première guerre mondiale, on se promenait dans toute l'Europe, dans le monde entier, on passait les frontières sans s'en apercevoir. Contrairement à ce que l'on croit, on n'arrête pas depuis la première guerre et encore plus depuis la deuxième guerre mondiale, de construire des murs et des nouvelles frontières. Bien entendu les frontières sont souvent artificielles, toutes les frontières ne sont pas comme le Rio Grande ou les Alpes. Les frontières sont souvent artificielles comme par exemple en Afrique où elles ne sont qu'un héritage du colonialisme et ne correspondent pas du tout aux sentiments des Africains. Et évidemment les nations créent le nationalisme et les guerres, les guerres étant la plupart du temps des revendications nationales. La notion de nation est elle-même sujette à discussions puisqu'on y mêle des considérations tantôt de langue, tantôt de religion, tantôt d'histoire, tantôt de politique, tout cela formant quelque chose d'assez vague qu'on appelle la nation. Voilà donc l'utopie. Le problème c'est que les nationalismes inventent des nations plutôt que l’inverse. Il y a énormément d'exemples où les nationalistes existaient avant-même qu'il existe des nations. Donc il y a une cosmopolitisation du monde qui va de pair avec l'idée qu'existe un repli de chacun sur ses propres frontières. D'un côté les citoyens sont de plus en plus en contact avec les autres - non seulement avec la multiplication des voyages, du tourisme ou des deux milliards d'utilisateurs de Facebook - mais aussi parce que nous nous sentons de plus en plus concernés par ce qui se passe à l'autre bout de la planète, parce que nous le savons immédiatement et nous sentons que ces êtres humains sont au fond exactement comme nous. Y a-t-il une solution à ce rêve cosmopolitique qui n'est pas pour demain ? Y-a-t-il une solution humaniste pour aujourd'hui, peut-être pour demain ? Je vais parler de communauté morale, la possibilité de faire un "nous" avec quiconque. J'ai déjà évoqué à deux reprises cette idée que c'est aujourd'hui techniquement possible.

    

     Là encore, adoptons le point de vue de la troisième personne. Que veut dire adopter le point de vue de la troisième personne ? C'est l'idée d'où j'étais parti, de communauté morale. Nous formons une unique communauté morale dans le temps : Nous sommes humains, nos enfants sont humains comme nous, nos petits-enfants, nos arrières petits-enfants forment aussi partie de notre communauté. Ce n’est pas simplement les vivants d'aujourd'hui, ce n’est pas simplement les vivants et les morts à qui nous rendons hommage et commémoration, c'est les vivants et les futurs Ça c'est l'unique communauté morale que nous formons dans le temps. Et la justice qu'est-ce-que c'est ? La justice consiste à dire que toute discrimination fondée sur la naissance est injuste. Que vous soyez né blanc ou noir...

     Concluons : il est aussi injuste de discriminer les êtres selon leur date de naissance. Conséquence : Ceux qui vivent ou vivront après nous ne doivent pas pâtir du fait de vivre après nous. Nous avons donc le devoir et la responsabilité de faire en sorte que cette communauté morale - et c'était la morale humaniste de ma première partie - que cette communauté morale que nous formons avec les futures générations demeure possible. Donc nous avons dès aujourd'hui le devoir de préserver les conditions de vie sur terre, car il serait injuste que ceux qui vivront après nous - ce n'est pas leur faute - pâtissent du fait de vivre après nous. Mais nous formons aussi une unique communauté morale dans l'espace, par conséquent, même raisonnement : Puisque toute discrimination fondée sur la naissance est injuste, il est injuste de discriminer les êtres selon leur lieu de naissance. Ce n'est pas parce qu'ils sont nés de l'autre coté de la frontière ou du fleuve ou de la méditerranée, qu'ils doivent être discriminés. C'est la même idée de communauté morale. Il est donc injuste que ceux qui naissent de l'autre coté de la frontière ou de la mer pâtissent de ce fait. C'est ce que l'on peut appeler une conception de l'humanisme non plus à la première personne comme dans l'utopie transhumaniste, non plus seulement à la deuxième personne comme dans l'utopie animaliste, mais une utopie ou un espoir humaniste à la troisième personne.
Je vous remercie de votre attention.
                                    Francis Wolff